Interview : « L’ampleur de la corruption est telle qu’elle est souvent perçue comme une norme plutôt qu’une déviance » Jean Bosco Manga

La corruption au Tchad est un mal encré dans l’administration tchadienne et ne cesse d’affecter le progrès à tous les point de vue. Elle compromet la gouvernance et la confiance des citoyens. Dans cette interview avec Jean Bosco Manga, Juriste et Écrivain, nous analysons l’ampleur du phénomène, l’efficacité de l’Autorité Indépendante de Lutte contre la Corruption (AILC) créée en 2023, et les défis auxquels elle fait face. Entre manque d’indépendance, pressions politiques et moyens limités, des réformes et une volonté politique forte apparaissent indispensables pour espérer un réel changement.

Salam Info : Comment évaluez-vous l’ampleur de la corruption dans l’administration tchadienne aujourd’hui ?

JBM : La corruption dans l’administration tchadienne demeure un phénomène profondément enraciné, systémique et à large échelle. Elle touche quasiment tous les niveaux de la fonction publique, de l’administration centrale aux services déconcentrés, compromettant gravement la gouvernance, l’efficacité institutionnelle et la confiance des citoyens dans l’État.

Selon les rapports successifs de Transparency International, le Tchad figure régulièrement parmi les pays perçus comme les plus corrompus au monde. Cette situation se manifeste par plusieurs formes : détournements de fonds publics, favoritisme dans les recrutements, paiements illicites pour l’accès aux services de base tels que la santé, l’éducation, la justice, et les surfacturations dans les marchés publics.

Ce phénomène a des conséquences directes sur la qualité des services publics et accentue les inégalités sociales. Il affaiblit l’État de droit, bride le développement économique et contribue à la fragilité de l’État face aux crises, notamment sécuritaires ou humanitaires.

L’ampleur de la corruption est telle qu’elle est souvent perçue comme une norme plutôt qu’une déviance. Cela rend la lutte contre ce fléau d’autant plus difficile, car elle nécessite une volonté politique forte, une justice indépendante et une mobilisation citoyenne soutenue.

Salam Info : Quelle est votre analyse sur la création de I ’Autorité Indépendante de Lutte contre la Corruption (AILC)en 2023, d’autant plus que ces derniers temps, des critiques fusent et font état de manque d’efficacité et d’indépendance de cette institution ?

JBM : La création de l’AILC en 2023 a été présentée comme un tournant décisif dans la lutte contre la corruption au Tchad. Cependant, à l’analyse, cette institution montre rapidement ses limites, notamment en termes d’efficacité et d’indépendance – deux piliers pourtant essentiels à sa crédibilité.

Premièrement, l’indépendance de l’AILC est largement contestée. Son rattachement direct à l’Exécutif, sans mécanismes de contrôle externe véritablement opérationnels, soulève des doutes sur sa capacité à enquêter ou sanctionner de manière impartiale, surtout lorsque des personnalités proches du pouvoir sont impliquées. Le fait que certains individus soupçonnés de malversations soient non seulement libres, mais parfois même promus à des postes stratégiques, illustre clairement le manque de volonté politique pour un assainissement réel de la gouvernance.

Deuxièmement, l’efficacité de l’AILC reste à démontrer. Depuis sa création, peu d’actions concrètes ou d’enquêtes abouties ont été rendues publiques. Cette opacité alimente le scepticisme de l’opinion et renforce l’idée que l’AILC sert davantage de vitrine politique pour satisfaire les partenaires techniques et financiers que d’outil opérationnel au service des citoyens.

Enfin, la lutte contre la corruption ne peut reposer sur une seule structure. Elle nécessite une réforme profonde du système judiciaire, une presse libre, une société civile forte, et surtout, un signal clair venant du sommet de l’État. Or, jusqu’ici, ces éléments restent faibles ou absents.

Salam Info : Pensez-vous que I’AILC dispose des moyens nécessaires pour remplir ses missions ?

JBM : À ce jour, il est difficile de dire que l’Autorité Indépendante de Lutte contre la Corruption (AILC) dispose des moyens nécessaires pour remplir efficacement ses missions. Certes, sa création a suscité de l’espoir, mais sur le terrain, plusieurs limites compromettent son action.

D’abord, les moyens humains et techniques sont très insuffisants. L’AILC ne semble pas disposer d’une équipe d’enquêteurs en nombre et suffisamment qualifiés, ni des outils technologiques modernes indispensables pour tracer les flux financiers, détecter les fraudes complexes, ou mener des investigations sérieuses et approfondies.

Ensuite, les moyens financiers de l’institution sont limités. Son budget reste faible comparé à l’ampleur de la tâche, ce qui rend difficile le déploiement d’actions concrètes sur l’ensemble du territoire national, en particulier dans les zones reculées où la corruption est souvent enracinée dans les pratiques locales.

Enfin – et c’est le point le plus crucial – l’AILC souffre d’un manque de pouvoir effectif. Elle ne dispose pas d’une autonomie réelle dans l’ouverture des enquêtes ou dans la transmission de dossiers à la justice, souvent politisée. Sans capacité coercitive ou garantie d’indépendance, même les meilleures intentions sont vouées à l’échec.

C’est pour dire que, non seulement l’AILC ne dispose pas des moyens nécessaires, mais elle n’est pas non plus soutenue par une volonté politique ferme qui lui permettrait de jouer pleinement son rôle. Sans une réforme en profondeur et un engagement clair de l’État, elle risque de demeurer une institution de façade.

Salam Info : Contrôleur général de cette autorité, Ousmane Abdramane Djougourou a récemment évoqué, sur sa page Facebook, des pressions qui entravent son travail. A-t-il raison de se plaindre de cette manière ?

JBM : Oui, Ousmane Abdramane Djougourou a pleinement raison de s’exprimer, même publiquement, sur les pressions qu’il subit. Sa prise de parole, bien que peu conventionnelle pour une autorité de ce niveau, révèle une réalité grave : l’ingérence politique dans le travail d’une institution censée être indépendante.

Lorsqu’un haut responsable d’une autorité anticorruption est contraint de dénoncer publiquement les obstacles qu’il rencontre dans l’exercice de ses fonctions, cela indique non seulement un manque de protection institutionnelle, mais aussi l’absence d’un espace sécurisé pour exercer ses responsabilités avec rigueur et impartialité.

Il faut aussi replacer cette plainte dans un contexte plus large : la lutte contre la corruption, surtout dans un État où elle est endémique, ne peut réussir sans un soutien politique ferme et sans garanties concrètes d’indépendance. Si ceux qui ont la charge de faire respecter l’intégrité se heurtent à des pressions, des intimidations ou des interférences, alors le message envoyé à l’opinion publique est clair : l’impunité est toujours de mise.

Certains pourraient estimer que Facebook n’est pas le canal approprié pour ce type de dénonciation. Mais dans un contexte où les canaux officiels sont eux-mêmes verrouillés ou inefficaces, s’exprimer publiquement devient parfois le seul levier de protection et d’alerte.

Salam Info : Selon vous, quelles réformes ou garanties pourraient renforcer l’indépendance de I’AILC et protéger ses membres contre ces pressions ?

JBM : Pour que l’AILC soit vraiment indépendante et efficace, plusieurs mesures simples mais importantes sont nécessaires.

Premièrement, il faut renforcer la législation pour garantir son indépendance totale, loin des pressions du gouvernement. Deuxièmement, il faut nommer ses responsables de façon transparente, en impliquant aussi la société civile et pas seulement le pouvoir politique. Troisièmement, il faut protéger légalement ses membres, pour qu’ils puissent travailler sans peur de subir des menaces ou des représailles.

Enfin, il faut lui permettre de collaborer avec la justice, les ONG et les médias, afin d’agir librement et en toute transparence.

Salam Info : Pensez-vous que la volonté politique actuelle est suffisante pour combattre ce fléau ou faut-il un changement de paradigme ?

JBM : La volonté politique actuelle, bien qu’affichée dans les discours, reste largement insuffisante pour combattre efficacement la corruption au Tchad. On observe surtout des mesures symboliques, sans véritables résultats sur le terrain. La lutte contre ce fléau nécessite beaucoup plus qu’une simple déclaration d’intention.

Il faut un véritable changement de paradigme, c’est-à-dire une transformation profonde de la manière dont l’État conçoit la gouvernance avec une justice réellement indépendante, une tolérance zéro vis-à-vis de l’impunité, même au plus haut niveau, une transparence dans la gestion des fonds publics et une société civile libre de jouer son rôle de contrôle.

Tant qu’il n’y aura pas une rupture claire avec les anciennes pratiques, la corruption restera un système, pas une exception. Ce n’est donc pas seulement de volonté politique qu’on a besoin, mais d’un engagement fort, cohérent, et durable, accompagné de réformes concrètes et courageuses.

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