Face à l’embrasement du Moyen-Orient et à la remise en cause des équilibres mondiaux, la voix de l’Afrique cherche son chemin entre diplomatie et pragmatisme. Dans cet entretien exclusif accordé à Salam Info, Mahamat Barh Béchir, Président du parti Rassemblement Patriotique du Renouveau (RPR) et conseiller du Médiateur de la République du Tchad, livre une analyse sans concession sur les tensions entre l’Iran, les États-Unis et Israël. Il dénonce avec véhémence les violations du droit international, critique l’impuissance de l’ONU et examine les conséquences économiques pour le Tchad, tout en appelant surtout les États africains à sortir du prisme colonial pour défendre une souveraineté lucide dans un monde au bord du chaos.
Salam Info : Monsieur le Président, les conflits se multiplient à travers le monde. Hier en Ukraine, au Liban, et au Soudan, aujourd’hui, les tensions sont vives entre l’Iran, les États-Unis et l’Israël. L’ordre mondial est en train de se déstabiliser progressivement. En tant qu’homme politique, quel commentaire faites-vous sur ces foyers de tensions qui n’en finissent finalement plus ?
MBBK : Ce qui se passe au Moyen-Orient, surtout autour de l’Iran, c’est quelque chose qui est quand même regrettable. Et cette guerre, pour nous, c’est une guerre qui est complètement irréfléchie, une guerre qui n’a pas sa raison d’être.
Et ce qui est encore plus préoccupant pour nous en tant que citoyens, surtout citoyens du monde, c’est que le monde a toujours été régi par des règles. Depuis la fin de la Grande Guerre, surtout depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il y a un ordre qui est là, qui est établi, qui gère le monde. On ne peut pas dire que cet ordre-là est parfait — je parle des Nations Unies, je parle de la Charte surtout des Nations Unies — qui régissait un peu les relations entre États.
Depuis quelque temps, cet ordre-là est en train d’être bousculé, d’être piétiné. Je dis sur le plan juridique, parce que la Charte des Nations Unies en son article 51 le dit clairement. Ce qui s’est passé est une agression contre un État souverain par les États-Unis et Israël.
Salam Info : Et que dit la Charte ?
MBBK : C’est donc une violation de la Charte des Nations Unies qui dit que c’est une agression. Et lorsqu’un pays ou une coalition de pays agresse un État souverain sans raison valable, c’est un crime de guerre.
Lorsque nous, en tant qu’Africains ou autres, dénonçons cela, on ne le dit pas pour le plaisir ou pour une certaine affinité pour l’Iran, non, mais parce que c’est une violation du droit international. Et lorsqu’on ne dénonce pas la violation du droit international, cela peut arriver demain dans un autre pays, et c’est la loi du plus fort qui va s’appliquer. Nous, Africains, nous savons où on se retrouve dans ce cas-là, lorsqu’on autorise les puissants à venir frapper là où ils veulent, quand ils veulent, sans respect du droit international.
Le narratif qui a été développé nous disait que c’est une intervention préventive pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire. On a l’impression que c’est du déjà-vu. Parce qu’en 2003, c’était la même chose contre l’Irak. On nous a parlé d’anéantir les armes de destruction massive. On connaît la suite : un million de morts, un État complètement déstabilisé qui a donné naissance, enfin, à Daech en Irak, et nous connaissons aussi le prix.
Maintenant, Trump, ni Netanyahou, ni les autres, personne n’est capable aujourd’hui de nous dire qu’ils ont détruit en tout cas les capacités nucléaires de l’Iran. Personne ne le dit. Après on nous dit que c’est pour changer le régime, pour libérer le peuple iranien entre guillemets. Ça aussi, c’est du déjà-vu. On l’a vu avec Saddam Hussein : on a tué Saddam Hussein, on l’a déboulonné, est-ce que l’Irak aujourd’hui est en démocratie ?
Cela s’est passé aussi avec Kadhafi en Libye. On a déboulonné Kadhafi, est-ce qu’aujourd’hui la Libye est une démocratie ? Est-ce que la Libye aujourd’hui est un État ? C’est ça la question qu’on se pose. Donc, on est en train de créer un chaos international. Ce chaos-là va profiter à qui ? C’est la question qu’il faut se poser.
Salam Info : Alors dans ce cas, est-ce que vous êtes en train de remettre en cause les forces de l’ONU ? Parce que depuis la naissance de ces conflits elle est restée silencieuse, sachant aussi que les grandes puissances qui la pilotent sont pleinement impliquées dans ces différentes guerres. Est-ce que l’ONU est en train d’aller vers sa faillite comme ce fut le cas avec la SDN (Société des Nations) ?
MBBK : L’ONU est tout à fait affaiblie depuis, je ne sais pas à cause de cette guerre, mais aussi à cause des multiples interventions, surtout des États-Unis et de certains pays occidentaux, en violation du droit international et des règles, surtout des Nations Unies.
Mais aujourd’hui, la question qu’on peut se poser est : à qui profite cette guerre ? Parce que nous sommes tout à fait dans un contexte géopolitique, il faut être clair là-dessus, qui est en mutation. Et les États-Unis sont en concurrence permanente avec les nouvelles puissances, que ce soit la Chine, la Russie, les BRICS, etc. Mais aujourd’hui, on a l’impression que les États-Unis eux-mêmes, par cette intervention, sont en train de favoriser leurs concurrents.
On va parler peut-être des conséquences énergétiques, économiques de cette guerre. Aujourd’hui, la nation qui sort gagnante de cette guerre, c’est la Russie. Parce que la Russie, depuis quelques années, est sous embargo international à cause de la guerre en Ukraine. La Russie ne peut plus en tout cas exporter du pétrole, etc., beaucoup de pays ne peuvent pas acheter. Mais aujourd’hui, curieusement, on se tourne vers la Russie. Même les États-Unis vont acheter du pétrole russe. Les Européens vont faire de même, à cause de cette perturbation qui a été provoquée à cause de la guerre en Iran.
Salam Info : Quelle devrait être la position des pays africains face à cette guerre qui ne les concerne pas directement ? Doivent-ils s’aligner derrière leurs partenaires ou appeler à l’apaisement ? Sinon, dans les deux cas, n’y a-t-il pas de risque ?
MBBK : Je pense que la position de beaucoup de pays africains est une position de lucidité. Je pense que les États africains ont intérêt à défendre le droit international. Nous sommes, en tant que nations, en tant qu’États, en tant que peuple, je voudrais dire africain, les premiers à être victimes en tout cas de la violation du droit international. Déjà la colonisation, c’est une violation du droit international. La traite négrière, c’est une violation du droit international.
Aujourd’hui, le fait que cette guerre se passe très loin de nous, et si nous ne disons rien, cela peut arriver aussi. Nous n’avons pas de nucléaire pour nous défendre, nous n’avons pas une arme de dissuasion pour repousser ces puissances prédatrices qui peuvent un jour décider de faire autant, de même. Donc nous sommes les premiers concernés et je dis que les États africains ont intérêt à défendre le droit international, à être lucides.
Nous n’avons pas besoin de nous aligner à qui que ce soit. Nous ne nous alignons pas, par exemple, sur la position des États-Unis qui vont pour cette guerre en soutenant un allié qui est Israël, etc., mais aussi pour des raisons qui nous échappent complètement et que nous sommes très très loin. Mais le fait de dire que nous, en tant que peuple, nous, Africains, nous voulons vivre dans un monde de paix. Et pour vivre dans un monde de paix, il faut que les droits qui régissent ce monde-là soient respectés. Je crois que les Africains, beaucoup d’États africains ont fait cette déclaration-là pour appeler d’abord au droit de, au droit international, au respect du droit international.
Salam Info : Mais comme la politique est d’abord un jeu d’intérêt et que les États africains ont été majoritairement colonisés. N’avez-vous pas le sentiment qu’ils doivent systématiquement s’aligner derrière leurs anciennes puissances colonisatrices impliquées dans cette guerre ?
MBBK : Le fait de s’aligner sur une puissance colonisatrice peut préserver quel intérêt ? Je pense que nous, les Africains, nous sommes arrivés aujourd’hui à un stade où il faut dépasser ces complexes-là. Nos intérêts peuvent se retrouver en Chine, en Russie, en Corée, et ne peuvent pas être mis en mal en Europe, aux États-Unis, etc. Donc, la conception que nous devons avoir de la politique et de la défense de nos intérêts doit se faire en dehors du prisme, en tout cas, du passé, et surtout du passé colonial. Aujourd’hui on peut faire des affaires et coopérer avec tous les pays du monde. Il n’y a pas de barrière à mettre. S’il y a une barrière, ce serait une barrière mentale. Et il faut l’enlever !
Salam Info : Les frappes sur les infrastructures pétrolières du Golfe se sont multipliées et le blocage par l’Iran du détroit d’Ormuz a contraint les pays de la région à réduire leur production de pétrole brut. Ce qui a occasionné une hausse de prix du baril à 100 dollars américains depuis jeudi. Est-ce que les pays producteurs de pétrole, notamment africains, et même le Tchad ne doivent pas profiter de cette crise pour en faire le sac plein ?
MBBK : C’est vrai que la première conséquence de cette guerre, c’est cette crise énergétique. Vous savez que l’Iran loge le détroit d’Ormuz. Et le détroit d’Ormuz, c’est 20 % du transit des hydrocarbures. Et vous savez que les grands producteurs de pétrole se retrouvent aussi de l’autre côté, le Golfe, et même l’Iran lui-même est un grand producteur de pétrole. Et certainement, cela a une répercussion directe sur les prix du pétrole. Aujourd’hui on est dans les 110-120 dollars américains, le prix en tout cas du Brent au niveau international.
Et cela va encore perdurer, je crois, et va s’aggraver aussi. Aujourd’hui beaucoup de nations qui ont des stocks stratégiques ont commencé à mettre à recompenser par ça, mais pour combien de temps ? Donc là c’est pour dire que nous sommes sur un seuil critique et en tout cas important.
Nous, pays africains, les pays africains producteurs de pétrole — il faut le dire clairement, il faut aussi lever une équivoque —, ils ne sont pas nombreux, les pays africains producteurs de pétrole, les grands, les importants, ne sont pas beaucoup. Donc il y en a quelques six, je crois, sept pays, et cela peut avoir une certaine incidence au niveau budgétaire. C’est vrai que l’augmentation du prix peut rapporter quelque chose.
Mais il y a aussi le revers de la médaille. Nous savons que beaucoup de pays africains n’ont pas une capacité de raffinage du carburant, par exemple. Le fait d’être producteur de brut, cela ne fait pas de toi un pays autosuffisant sur le plan national. Prenons par exemple un pays comme le Nigéria qui continue d’importer le pétrole. Et les autres de même. Donc si le prix augmente au niveau du brut, cela a des répercussions aussi sur le produit raffiné, sur l’essence, sur le gasoil, etc. Si cela est importé, l’incident en tout cas sur le budget est récupéré de l’autre côté, et encore des produits importés. Donc le gain dans ce cas est complètement anéanti.
Il y a un autre facteur aussi, par exemple au niveau agricole. Nous importons beaucoup de produits agricoles et surtout, essentiellement, nous importons aussi de l’engrais, par exemple pour les pays à vocation agricole. Et cette augmentation du prix du pétrole va aussi avoir une répercussion directe sur le prix, par exemple, de l’engrais. Cela va avoir aussi une perturbation sur notre production, qui est déjà faible, avec aussi la crise du blé avec la guerre en Russie-Ukraine, etc. Donc je pense que même si on peut avoir une certaine embellie financière, ce serait de courte durée parce que nous, en Afrique, on a un problème structurel. Tant que nous ne faisons pas en sorte que ces facteurs structurels soient ajustés et corrigés, des fois c’est quelque chose qui peut être aussi contre-productif.
Bon, pour nous le Tchad, nous ne sommes pas un grand producteur de pétrole.
Salam Info : Mais le Tchad compte quand même plusieurs sites pétroliers.
MBBK : Oui, mais pas assez parce que nous ne sommes pas cités… Il y a des pays qui produisent deux millions de barils par jour. Nous ne sommes pas à même de produire par exemple actuellement 200 000 barils par jour. Vous voyez ? Donc ce n’est pas grand-chose. Mais l’important pour nous, en tout cas en tant que Tchadiens, en tant qu’État, c’est de prendre conscience que le monde peut basculer à tout moment. Que l’ordre international peut basculer à tout moment. Que le marché international peut basculer à tout moment. Et anticiper, et être toujours prévoyant. Ça, c’est important, que ce soit au niveau de l’énergie, au niveau aussi des autres produits. Il ne faut pas laisser comme ça et attendre que voilà le monde… non, ça peut s’arrêter.
Salam Info : Mais en attendant on profite, non ?
MBBK : En attendant, si nous produisions beaucoup, nous pourrions en profiter. Mais pour le moment je ne vois pas en tout cas grand-chose. Malheureusement ce qu’on peut gagner en ce qui concerne l’augmentation du prix du Brent ou du brut peut être malheureusement récupéré par l’inflation ou par l’augmentation d’autres produits nécessaires à la marche de notre économie.
Salam Info : Lors des frappes israéliennes sur l’Iran, le Président de la République, Maréchal Mahamat Idriss Deby Itno, a condamné ce geste. Il avait aussi présenté ses condoléances au peuple iranien après la mort de leur guide suprême, Ali Khameneï. Face à cette crise qui s’enlise, quelle devrait être la position diplomatique du Tchad ?
MBBK : Moi je pense que la réaction du Président est une réaction qui est légitime. Une réaction qui est courageuse, s’il faut le dire, mais aussi une réaction humaine. Le Président de la République, en tant que garant de la stabilité de la paix au Tchad, ne peut pas être indifférent face à ce qui se passe dans le monde. La réaction ne peut être que celle-là, c’est-à-dire d’abord réagir contre la violation de la souveraineté d’un État. Je crois que le Chef de l’État est trop attaché à la souveraineté, c’est important. Cela ne fait que confirmer davantage son attachement à la souveraineté des États mais aussi à la paix.
Je pense que c’est responsable et ce n’est que normal de présenter ses condoléances au peuple iranien qui est victime de cette guerre avec la mort du Guide suprême. Donc je vois des spéculations par-ci par-là, mais moi personnellement j’ai beaucoup apprécié sa déclaration. Vous savez, pour avoir un grand cœur, on n’a pas besoin d’être une grande puissance, d’avoir des ogives je ne sais pas, d’avoir des navires de guerre. Il suffit d’avoir un grand cœur et d’avoir le courage pour que le reste du monde puisse s’apercevoir que tout le monde n’est pas unanimement cloîtré dans un cercle.
Le Tchad, malgré nos difficultés, malgré nos manques de moyens, malgré nos retards, mais sur le plan humain et humanitaire, nous sommes là et nous comptons et nous disons ce que nous pensons. Et là ce n’est pas parce qu’un tel pays est puissant qu’il faut lui faire les yeux doux. Il faut lui dire clairement que si ça ne marche pas, ça ne marche pas. Et cette guerre ne profite à personne. Cette guerre est contre l’humanité. Et ce ne sont pas les Américains ou les Israéliens qui vont récolter quelque chose. On est en train d’inoculer de la haine inutile dans le Moyen-Orient et partout. Maintenant qui est en paix ? Personne. Les Israéliens ne sont pas en paix, les Américains non plus, et les pays du Golfe qui n’ont rien à voir avec cette guerre ne sont pas en paix parce que ça fait presque 11 jours que Dubaï, qui est une plateforme internationale, le marché international, est complètement bloqué. Et les pertes se chiffrent en milliards de dollars.
Salam Info : L’Iran a même commencé à trembler
MBBK : Bah vous voyez, oui. En tant que leader, c’est normal. Donc il faut vraiment mettre fin à cette folie. Il faut revenir à la diplomatie. La politique, c’est la diplomatie. La politique, c’est la capacité de convaincre, de persuader. Mais ce n’est pas aller toujours frapper, lancer des bombes et retourner. Et demain, qu’est-ce qu’on va faire ? Donc cette manière de kidnapper un président par-là, de bombarder un autre par-ci, ça, ce n’est pas la grandeur des États-Unis non plus. Malheureusement on est dans une époque où les valeurs sont inversées, et on a des présidents impulsifs qui réagissent comme le font beaucoup sur les réseaux sociaux, le buzz, etc. Et c’est malheureux.
Salam Info : … Pour eux c’est le moyen le plus efficace pour pouvoir frapper fort.
MBBK : Bon, frapper fort mais pour quel résultat ? On a tué le Guide suprême iranien, une personne âgée de 86 ans. C’est une fierté ? Il est mort, mais on l’a remplacé par un jeune qui est encore plus radical que lui. Donc qu’est-ce qu’on a changé ? Voilà.

