Les alcools frelatés continuent de circuler, défiant ouvertement les mesures prises par les autorités. Dans les ruelles, les marchés et plusieurs coins de la ville de N’Djaména, mais aussi dans les provinces, ces boissons dangereuses gagnent du terrain, exposant les populations à de graves risques sanitaires.
Pourtant, le 3 février 2026, le ministère du Commerce et de l’Industrie a formellement interdit l’importation, la fabrication, la détention, la circulation, la vente, l’offre et la consommation des boissons alcoolisées frelatées en République du Tchad. Cette décision vise à lutter contre le commerce des produits illicites, jugés particulièrement nocifs pour la santé publique. Selon le ministère, « ces produits sont nuisibles à la santé de la population ».
Cependant, près de deux mois après cette interdiction, le constat sur le terrain est alarmant : la mesure reste largement ignorée. Il suffit de parcourir les grands marchés et certains points de vente pour constater de visu que ces produits prohibés sont toujours vendus et consommés en toute apparente banalité.
Face à cette situation préoccupante, nous sommes allés à la rencontre de la population ce mardi 17 mars 2026, afin de comprendre pourquoi, malgré l’interdiction formelle de l’État, ces boissons continuent d’être écoulées et consommées.
Sur le terrain, les vendeuses évoquent avant tout une question de survie. L’une d’elles affirme : « Je n’abandonnerai jamais de vendre si je ne trouve pas un boulot de 60 000 FCFA et plus pour nourrir mes enfants. » À ses côtés, une autre renchérit : « C’est grâce à la vente de ces alcools que j’inscris mes enfants à l’école, je les nourris avec cela. Sans cela, nous ne pouvons pas nous prendre en charge ». Une troisième, visiblement sous pression, lance un appel : « Que le ministre nous trouve une solution pour nous prendre en charge et nous allons arrêter de vendre cela. »
Ces témoignages illustrent un dilemme profond entre impératif économique et santé publique. Confrontés au chômage et à la précarité, de nombreux vendeurs choisissent de poursuivre cette activité, malgré les dangers avérés de ces produits et l’interdiction en vigueur.
Du côté des consommateurs, la perception du risque reste faible, voire contestée. Certains minimisent les effets nocifs de ces boissons. Un consommateur, Mbaidiguim Laurent, déclare : « Ce n’est pas l’alcool qui tue, mais plutôt la famine qui tue. » Pour lui, la véritable urgence sanitaire réside dans l’accès à l’alimentation, et non dans la consommation de ces produits.
Pourtant, les boissons frelatées sont reconnues comme particulièrement dangereuses. Souvent fabriquées sans contrôle rigoureux, elles peuvent contenir des substances toxiques susceptibles de provoquer des intoxications graves, des atteintes irréversibles à des organes vitaux, voire des décès. Leur consommation constitue donc une menace réelle pour la santé publique, au-delà des perceptions individuelles.
Par ailleurs, certaines déclarations viennent semer la confusion. Selon le directeur général adjoint de l’usine Energy MIX, Tebelaye Alphonse, cette interdiction viserait uniquement les boissons frelatées importées et non celles produites localement. Il s’interroge : « Pourquoi interdire celles du Tchad dont l’État a donné l’autorisation à l’usine de produire ? » Il ajoute que les boissons fabriquées localement seraient analysées en laboratoire et ne présenteraient aucun danger pour la santé.
Ces propos soulèvent des interrogations sur la compréhension et l’application réelle de la décision ministérielle, notamment sur la définition même de « boissons frelatées ».
Au regard de cette situation, une question majeure se pose : le ministère assure-t-il un suivi effectif de sa décision ? Comment expliquer que ces produits interdits continuent de circuler librement ? S’agit-il d’un manque de contrôle, d’une faiblesse dans l’application de la mesure, ou encore de l’absence d’alternatives économiques pour les acteurs concernés ?
No tentative auprès du ministère pour obtenir des éclaircissements sur cette situation et sur le non-respect de l’interdiction est restée vaine.
En attendant, sur le terrain, une réalité s’impose : pour de nombreuses familles, la survie économique prime sur les risques sanitaires. Une situation préoccupante qui met en tension la protection de la santé publique et les conditions de vie des populations.
Par ILLETEGUI SAMGUE Thomas et GOODLUCK Nakicel

