Quatre ans jour pour jour après le coup d’État du 30 septembre 2022, l’aspiration du peuple burkinabè à choisir ses dirigeants paraît plus éloignée que jamais. Ibrahim Traoré a méthodiquement verrouillé l’espace politique au nom de la lutte antiterroriste et de « la révolution « . Curieux, il a fait le choix de repousser les urnes comme si la sécurité pouvait durablement se construire aux dépens de la démocratie.
En mai 2024, la signature d’une nouvelle charte prolongeant la transition de cinq ans au Burkina Faso a entériné ce que beaucoup redoutaient à savoir le glissement progressif d’un pouvoir d’exception vers un régime d’exception durable. La crainte des démocrates a commencé ce jour. Quel régime voudrait fonder finalement le très brave capitaine Ibrahim Traoré ? Quel agenda a-t-il pour un Burkina Faso longtemps ruiné par des conflits armés et perturbé par le terrorisme cette dernière décennie ? Autant de questions, autant de doutes.
Mais une évidence : IB refuse d’organiser les élections et donc le retour à l’ordre constitutionnel. Il a fixé une échéance théorique à 2029 et repoussé ainsi aux calendes grecques l’aspiration fondamentale du peuple burkinabè à choisir librement ses dirigeants.
Il a mis en avant l’argument selon lequel la priorité de sa team est d’abord et surtout la reconquête du territoire occupé par les djihadistes et la sécurité nationale. C’est le prisme d’un discours basé sur le souvernainisme que le jeu démocratique. Oui, nul ne conteste l’urgence de la crise sécuritaire lors de la prise de pouvoir en septembre 2022. Il fallait s’y investir. Le Burkina Faso en a trop souffert, tant des civils et militaires burkinabés ont ete arraché par cette force du mal. Mais ériger le retour à l’ordre constitutionnel en variable d’ajustement ou encore clouer systématiquement le principe basique d’une bonne transition à savoir le retour à l’ordre constitutionnel est un engrenage dangereux.
Le Tchad, le Gabon, la Guinée et récemment la Guinée Bissao ont réussi brillamment leur transition en mettant en place toutes les institutions républicaines – même si le processus est toujours en cours à Bissao. Cela ne leur a pas du tout empêché de préserver la sécurité de leur territoire et de déclencher le processus de développement à travers plusieurs réalisations.
L’histoire enseigne que la légitimité populaire issue des urnes n’est pas un luxe réservé aux temps de paix, mais le socle même de la cohésion nationale face aux crises d’une telle ampleur. Elle rassure d’abord le peuple pour qui on se bat nuit et jour puis les partenaires qui souhaitent accompagner dans un sens comme dans l’autre.
Si Ibrahim Traoré estime que l’urgence n’est pas l’organisation des élections, cela est discutable. Les collectivités territoriales ont besoin de l’accompagner efficacement dans sa révolution. Il faut à la tête des régions et des mairies, des hommes et femmes choisis par les populations elle-mêmes pour établir un climat de confiance et œuvrer dans une synergie d’actions bien coordonnées. Car, même son parrain, Vladimir Poutine respecte ce sacro-saint principe du jeu politique. Ibrahim Traoré n’a rien à craindre pourtant. Il a toutes les qualités d’un bon leader tant souhaité par les Burkinabés voire même les Africains pour être élu.
Dommage que la stratégie politique observée ces derniers mois au Burkina Faso et dans toute la sphère de l’AES en général semble viser davantage le verrouillage de l’espace public. Le débat démocratique est par conséquent asphyxié.La restriction drastique des activités des partis politiques et les pressions exercées sur la société civile et les médias privent le Burkina de ses forces vives et de toute voix discordante.
La dissolution de la Commission Électorale nationale indépendante (CENI) à la fin de l’année 2025 est venue confirmer la déconstruction méthodique des mécanismes de transparence démocratique.
Voilà que lentement mais sûrement, le capitaine Traoré personnalise le pouvoir. Il faut lire la nouvelle charte de transition pour comprendre. Il s’octroie tout le droit de se présenter à de futures élections quitte son rôle d’arbitre temporaire pour devenir partie prenante du jeu politique qu’elle est censée réorganiser.
Opposer la sécurité à la démocratie est un faux dilemme. Réduire au silence l’opposition, ignorer les appels de la société civile et des instances continentales, c’est prendre le risque d’opposer les citoyens entre eux et d’affaiblir l’effort de guerre. Un État fort n’est pas un État qui étouffe le pluralisme, mais un État dont les institutions tirent leur force et leur souveraineté du consentement direct du peuple. La souveraineté ne saurait se limiter à des postures géopolitiques ou à des discours de rupture. Elle appartient avant tout aux citoyens burkinabè. La sécurité et la démocratie ne s’excluent pas, elles se renforcent mutuellement.
Il est temps de rendre la parole au peuple même si IB veut conserver son pouvoir. Ce n’est pas une concession accordée à des pressions extérieures, c’est l’exigence première pour construire une paix durable.
Par Nathaniel MOUNONE

