Dans un rapport publié le 28 mai 2025 intitulé « Violence et transhumance en Centrafrique : le temps d’agir », l’organisation International Crisis Group (ICG) tire la sonnette d’alarme. Si la sécurité s’est globalement améliorée dans les centres urbains de la République centrafricaine (RCA) avec la signature en 2019 d’un accord de paix entre Bangui et les groupes armés, les zones rurales restent cependant le théâtre d’une guerre invisible autour du bétail. Le Tchad apparaît au centre de cette nouvelle dynamique comme le partenaire incontournable, mais aussi comme l’un des principaux régulateurs d’une crise qui dépasse les frontières.
Des massacres ont été perpétrés par des groupes armés prétendant protéger les éleveurs ou hostiles à ces derniers. Certains incidents majeurs, comme celui de mai 2019 près de Paoua (préfecture de Lim-Pendé) qui a causé la mort de dizaines de personnes, ont fait l’objet d’enquêtes auprès de la Cour pénale spéciale, un tribunal d’exception basé à Bangui et chargé de juger les crimes graves commis en RCA depuis 2003, selon le rapport.
La transhumance a dépassé le simple enjeu pastoral. Elle est désormais, en une décennie de crise, un moteur de guerre en RCA. Le dernier rapport de l’ICG évoque entre autres causes de ces violences, des conflits fonciers entre éleveurs et agriculteurs, des actes de prédation (vol de bétail ou racket) et des vengeances qui s’en suivent. Il cite également les rivalités communautaires entre populations nomades et sédentaires.
Le cycle infernal : éleveurs armés et milices d’autodéfense
Le rapport de l’ICG décrit une situation où l’absence de l’État dans les zones reculées a forcé les éleveurs « constitués » (principalement Peuls) à s’armer pour protéger leurs troupeaux contre les rackets des groupes rebelles. En réaction, les communautés agricoles, en situation permanente de menaces, ont structuré des milices d’autodéfense.
Le résultat est tragique : l’ICG rapporte des massacres de civils des deux côtés. Il cite notamment une attaque en février 2025 dans l’Ouham-Pendé ayant fait plus de 50 morts. Le bétail, richesse nationale, est devenu une monnaie de guerre servant à financer les groupes armés comme l’UPC ou les 3R.
Le Tchad : De la méfiance à la coopération salvatrice
Le point le plus important du rapport concerne la relation Bangui-N’Djamena. Après des années de tensions, l’ICG note un réchauffement diplomatique notable sous le leadership du président tchadien, Maréchal Mahamat Idriss Deby Itno, élu à la tête du Tchad en mai 2024.
En effet, en avril 2025, N’Djamena a facilité la signature d’accords entre Bangui et les représentants des rebelles de l’UPC et des 3R. Un geste fort qui montre que le Tchad, sous l’impulsion du Maréchal Mahamat Idriss Deby Itno, souhaite stabiliser sa frontière sud.
Lerapport rappelle par ailleurs que la RCA reste attractive pour les éleveurs tchadiens en raison de ses pâturages riches, surtout face à la raréfaction des ressources au nord du Tchad liée au changement climatique. « Les néo-éleveurs tchadiens entrent souvent en RCA munis de permis de port d’armes et d’autorisations d’entrée unilatéralement signées par les autorités tchadiennes. Entretiens de Crisis Group, responsable de l’ANDE et autorités administratives tchadiennes, Bangui (RCA) et Sarh, Danamadji et Sido (Tchad), juin et octobre 2023. » rappelle ICG.
Si les relations entre les deux voisins se sont apaisées depuis 2023, la transhumance peine à s’imposer comme une priorité. La RCA, à qui le Tchad reprochait d’abriter des groupes armés hostiles à son gouvernement, a autorisé N’Djamena à lancer, en mai 2023, des opérations militaires conjointes avec ses forces armées contre des rebelles tchadiens basés en territoire centrafricain.
Les solutions préconisées par l’ICG
Pour l’organisation internationale, la solution ne peut être uniquement militaire. Elle appelle le gouvernement de Bangui à réinvestir les infrastructures pastorales à travers la recréation des couloirs de passage balisés pour éviter les conflits avec les agriculteurs.
La reconstruction des infrastructures dans les couloirs de transhumance encouragerait les éleveurs à utiliser à nouveau ces routes, contribuant à contenir les violences. Des services comme les points d’eau, les bains de détiquage ou les parcs de vaccination sont en effet essentiels pour garantir la santé des troupeaux, à condition toutefois qu’ils soient accompagnés d’un effort pour former et déployer du personnel qualifié pour les gérer. Il préconise aussi la lutte contre l’impunité en sanctionner les forces de défense impliquées dans le vol de bétail.
La régulation de la transhumance transfrontalière devrait être la priorité, et la première étape pourrait être de mener des opérations de recensement et de sensibilisation aux postes-frontières. La mise en œuvre de ces accords devrait s’effectuer au niveau gouvernemental, mais aussi impliquer les communautés rurales de part et d’autre des frontières.
Sur le moyen terme, le rapport préconise que le gouvernement centrafricain harmonise les différents usages de la terre en accélérant la réforme de la loi-cadre foncière, qui tarde à se concrétiser. Cela permettrait également d’améliorer le recouvrement des taxes foncières.

