Face aux récentes sorties du ministre de la Communication, Gassim Cherif Mahamat fustigeant l’usage critique des réseaux sociaux et la lettre ouverte de l’opposant Max Kemkoye depuis sa cellule, l’analyste politique Hisseine Abdoulaye décortique une prise de parole gouvernementale qu’il qualifie de « ratée » et « irresponsable ». Il passe au crible les dérives d’une « gouvernance sous tension.«
Salam Info: Le ministre de la Communication, a, dans une sortie médiatique, demandé aux citoyens de se prononcer sur la conduite de l’action gouvernementale avec responsabilité. Il a déploré des prises des positions de certains individus sur les réseaux sociaux critiquant les actions du gouvernement sans en avoir pourtant la légitimité. Quel commentaire faites-vous en vous, qui êtes analyste politique ?
Hisseine Abdoulaye: Ecoutez, J’ai trouvé la sortie du ministre de la Communication extrêmement ridicule. Je ne sais pas qu’est-ce qui l’a pas poussé à agir de la sorte, mais moi prochainement je lui conseille de faire sécher avant de fumer. Aujourd’hui on ne peut pas échapper à l’usage des réseaux sociaux et de la gouvernance à travers les réseaux sociaux. Et tout comme eux, ils passent tout leur temps sur les réseaux sociaux. Pourquoi pas que les citoyens ne puissent pas s’exprimer, ne puissent pas avoir un droit de regard sur la gestion globale du pays ?
Je pense que c’est une sortie très ratée et irresponsable de la part du ministre de la Communication. C’est un mépris envers ces citoyens qui ont le plein droit d’avoir un regard critique et qui dénoncent les tares et les maux de la gouvernance de ce pays. Les critiques permettent au gouvernement de s’améliorer, de corriger les failles et d’améliorer les conditions de vie. Et donc, tout citoyen a le droit d’avoir un regard sur la gestion du pays, sur la conduite des politiques publiques de ce pays.
Salam Info: Vous voulez dire que le ministre a un peu enfreint à la liberté d’opinion?
Hisseine Abdoulaye: Il a enfreint de façon officielle à la liberté d’opinion. Aujourd’hui, la sortie du ministre vient confirmer la thèse que nous avons soutenue, prononcée depuis longtemps : le système est en train, aujourd’hui, de s’inscrire dans une logique d’empêcher les gens de parler, de dénoncer, de critiquer et d’avoir un regard sur la gestion du pays. Il s’inscrit dans un registre d’un Etat purement autoritaire.
Salam Info: Dans sa communication, le ministre de la Communication a déploré également la sortie de l’opposant Max Kemkoye, président du parti UDP, actuellement en prison. Pour lui, il n’était pas question que, étant en prison, l’opposant Max puisse écrire toute une lettre à l’endroit du Président de la République. N’avez-vous pas le sentiment que Max Kemkoye était allé un peu plus loin dans ses droits ?
Hisseine Abdoulaye: Bon, il faut recontextualiser. Le président Max Kemkoy a adressé une lettre qu’il a qualifiée de fraternité républicaine envers le Chef de l’État à la suite des 100 jours de leur incarcération suite à un procès cynique avec des chefs d’accusation imaginaires qui n’existent que dans la conscience et dans la tête du procureur de la République et de ses officines qui se sont activées notamment pour étouffer les voix discordantes et les voix dissidentes.
Et le ministre s’est indigné par rapport à la lettre qui a été adressée par le président Max Kemkoye. Je ne pense pas que le ministre avait parcouru tout le contenu de la lettre du président Max Kemkoye; sinon, il n’aurait pas fait cette sortie hasardeuse et irresponsable qui n’est pas à la hauteur de la fonction qu’il l’occupe.
Aujourd’hui, un prisonnier a le droit d’écrire une lettre. Les prisonniers écrivent même des livres, des romans… Ils peuvent écrire depuis la prison. Si le ministre dit qu’il est surpris et que c’est par quelle alchimie le président, depuis sa cellule, a pu écrire cette lettre, c’est étonnant !
Quand on est en prison, est-ce qu’on est privé de tout ? On est privé de notre liberté de sortie et de mouvement. Sinon, on n’est pas privé de réfléchir, d’écrire et de penser.
Comment se fait-il qu’on puisse, y compris imaginer qu’un citoyen en prison n’a pas le droit de réfléchir, n’a pas de droit de penser, n’a pas le droit d’écrire, n’a pas le droit de se prononcer sur la situation actuelle du pays et de leur situation qui les a conduits en prison ? Je pense que c’est une sortie très ratée de la part du ministre, et il faut rappeler que ces chefs des partis politiques sont en prison parce qu’ils ont exprimé simplement leur opinion.
Aujourd’hui, si le ministre dit que ce ne sont pas des prisonniers politiques, alors, ils sont des prisonniers de leur opinion, parce qu’ils dérangent, parce que leur voix porte, parce qu’ils parlent, parce qu’ils animent le jeu démocratique, ils sont en prison. Et parce qu’ils n’aiment pas la contradiction, le ministre est venu confirmer notre thèse dès le départ que c’est un procès politique et non un procès juridique. Le ministre a confirmé, et il est venu balayer toute la thèse du gouvernement et du procureur de la République avec des chefs d’accusation imaginaires. Nous disons bravo que le ministre est venu les blanchir de toutes ces accusations.
Salam Info: Le ministre a aussi mis en garde ceux qui sont dans la majorité présidentielle de reconsidérer leurs positions. Est-ce qu’il n’était pas déjà temps au regard des différentes prises de positions constatées sur les réseaux sociaux ?
Hisseine Abdoulaye: Aujourd’hui, même ceux qui sont alliés, ceux qui ont accompagné le gouvernement, admettent que le pays ne va pas.
Au niveau de la gouvernance, c’est catastrophique. Et donc, ils sont dans leur plein droit de rétropédaler et de dénoncer la mauvaise gouvernance et la gestion de ce pays de façon opaque. Si le ministre demande à certains acteurs de requalifier leur position par rapport à la gouvernance actuelle, par rapport à la coalition, je pense que c’est une mise en garde qu’il est en train de faire.
Pour ceux qui expriment leur opinion par rapport à la gestion de ce pays, pour les rares qui défendent à travers les canaux qui sont aujourd’hui populaires, les réseaux sociaux, ils défendent les intérêts des citoyens quand ils subissent l’injustice, quand les gens du système, les personnes les privilégiées, les personnes haut placées s’accaparent de leurs terres, et là, les citoyens, comme ils n’ont plus confiance à la justice tchadienne, ils se sont adonnés notamment aux canaux populaires qui sont aujourd’hui les réseaux sociaux.
Les réseaux sociaux sont devenus un juge et un tribunal parce que tout s’exporte sur les réseaux sociaux. Si vous vous rappelez, il y a des décrets où les gens apprennent que seulement sur Facebook. Le gouvernement a fait que les gens utilisent beaucoup plus les réseaux sociaux que d’aller se plaindre dans des juridictions appropriées quand ils subissent l’injustice, quand ils sont en conflit avec un particulier.
Les réseaux sociaux sont incontournables. Et personne ne peut contrôler aujourd’hui les réseaux sociaux.
Salam Info: Qu’auriez-vous fait si vous étiez à la place du ministre de la Communication avec tout ce qu’on remarque ici et là, des sorties et des clashes entre les députés et les sénateurs, qu’auriez-vous fait ? Est-ce qu’il ne fallait pas sonner la fin de la récréation ?
Hisseine Abdoulaye: Le silence est une réponse.
Salam Info: Mais ça ne peut pas atteindre tout le monde ?
Hisseine Abdoulaye: Ça peut atteindre tout le monde. Même s’il y a des contradictions entre les différents députés, s’il y a des autorités haut placées, il y a certains cadres haut placés qui se prononcent aujourd’hui sur la gouvernance, sur la manière dont on conduit les politiques publiques.
Donc, le mieux, le juste aurait été d’être silencieux, mais le mieux, s’il doit communiquer, c’est qu’il doit communiquer avec plus de courtoisie, plus de diplomatie, plus de responsabilités, et avec tact. La conduite de la communication gouvernementale nécessite plusieurs aspects : la courtoisie, la responsabilité, la maturité et le professionnalisme.
Très malheureusement, aujourd’hui, le ministre s’habille dans son ancienne casquette d’activiste. Il conduit la communication gouvernementale comme un activiste. La manière dont il communique aujourd’hui, revêt de sa veste d’activiste. Il est un peu nostalgique.
Propos recueillis par Nathaniel MOUNONE

