Dr. Abinon Djélamdé : « Seuls 30% de nos centres de santé sont aux normes ». Interview

Avec plus d’un million d’habitants répartis dans 12 districts sanitaires, la province du Mayo-Kebbi Ouest fait face à d’immenses défis structurels. Manque criant de personnel, infrastructures non équipées ou hors normes, persistance du paludisme et réticences culturelles. Le Délégué provincial de la Santé Publique, Dr. Abinon Djélamdé, dresse pour Salam Info un état des lieux. [Entretien exclusif ]

Salam Info : veuillez-vous présenter et dites-nous brièvement quelle est la situation sanitaire globale dans la province du Mayo-Kebbi Ouest.

Dr. Abinon Djélamdé : Je suis Dr. Abinon Djélamdé, Délégué Provincial de la Santé publique et de la Prévention du Mayo-Kebbi Ouest. La délégation dont j’ai la responsabilité de coordonner les activités, de superviser, a pour mission principale d’assurer la prise en charge préventive et curative de toute la population du Mayo-Kebbi Ouest, estimée à 1 020 000 habitants.

Cette population est répartie dans 12 districts sanitaires du Mayo-Kebbi Ouest et dans 152 centres de santé que compose la province. La province a aussi un hôpital provincial qui reçoit les malades en provenance des hôpitaux de district, et une pharmacie provinciale logée dans l’enceinte même de la délégation, qui approvisionne, qui distribue les médicaments dans nos différentes formations sanitaires.

Durant l’année 2025, nous avons mis en œuvre plusieurs activités de prise en charge dans les formations sanitaires. Nous avons mis en œuvre aussi des activités de prévention, à savoir la vaccination des femmes et des enfants, et avons aussi assuré la distribution de moustiquaires imprégnées de longue durée. Nous avons distribué des intrants et mené des activités de promotion et de sensibilisation pour l’adhésion de la population du Mayo-Kebbi Ouest aux activités sanitaires que nous menons dans la province.

Salam Info :   Au regard des activités que vous venez d’énumérer, quels sont les principaux défis auxquels fait face le système sanitaire dans la province ?

Dr. Abinon Djélamdé : Nous, au niveau du Mayo-Kebbi Ouest, pour assurer toutes les activités que je viens d’énumérer, il faut les ressources humaines. Et les ressources humaines aujourd’hui, nous sommes à plus de 450 agents, toutes catégories confondues, et nous avons au total 40 médecins. Ce sont ces personnes qui ont la responsabilité de mettre en œuvre ces activités. Quand on rapporte ces ressources humaines à la population totale du Mayo-Kebbi, les ressources humaines restent insuffisantes, et cela constitue notre premier défi.

Le deuxième défi aussi, comme je vous l’ai dit, nous avons un hôpital provincial logé dans l’enceinte du centre de santé de Pala. Un autre hôpital provincial a été construit, et cet hôpital provincial est en attente d’équipements. Notre défi majeur dans ce sens, c’est qu’il faut équiper l’hôpital provincial, affecter les ressources humaines complémentaires pour que cet hôpital provincial puisse non seulement servir à la population du Mayo-Kebbi Ouest, mais puisse aussi être un hôpital de pool pour, en même temps, soigner toute la population des deux Mayo-Kebbi et de la Tandjilé.

En plus de l’hôpital provincial, les hôpitaux de district du Mayo-Kebbi doivent être construits. Dieu merci, en cours, les chantiers de l’hôpital de district de Torrok et de Léré sont lancés… L’hôpital provincial de Léré a été amorcé et construit à 40-50 %. Il faut vraiment que ces hôpitaux-là puissent être construits et permettre à la population de ces zones de bénéficier des soins appropriés.

Et aussi, pour moderniser le système de santé, il va falloir construire les centres de santé, les doter de ressources humaines, les doter de l’eau, de doter des toilettes, de l’électricité pour que ça soit aux normes. Donc au Mayo-Kebbi Ouest, il y a encore beaucoup d’efforts à faire. Comme je vous l’ai dit, nous avons 152 centres de santé, et les centres de santé construits aux normes sur les 152 ne représentent que 30 %. Il y a encore d’énormes efforts à faire en matière d’infrastructure.

Aussi, pour mener toutes ces activités, assurer la coordination, les activités de prise en charge et de prévention, il faut les moyens logistiques. Là, sur par exemple les 12 districts que compte la province, seulement trois disposent de véhicules de liaison. La logistique est aussi à renforcer pour permettre aux médecins chefs de district d’assurer la supervision et, en même temps, de faire la coordination des activités.

Il y a d’autres défis liés à notre culture. En effet, certaines cultures n’aiment pas vraiment la santé. Il y a cette mentalité qu’il faut encore revoir pour que la population puisse adhérer massivement aux activités que nous mettons sur place. En ce sens que quand vous prenez l’utilisation des services dans le Mayo-Kebbi Ouest, cette utilisation de services est de 0,28, c’est-à-dire 28 %, alors qu’on voulait porter cette utilisation à 40 % pour dire que les services de santé sont effectivement utilisés dans le Mayo-Kebbi Ouest.

Donc voilà là quelques défis qui s’imposent à nous, mais des efforts considérables doivent être menés par nous, les acteurs qui sommes sur le terrain, pour que des changements puissent arriver.

Salam Info : Quelles sont les pathologies les plus récurrentes dans la province du Mayo-Kebbi Ouest ?

Dr. Abinon Djélamdé : La province du Mayo-Kebbi Ouest est au sud du pays et c’est dans la partie ouest. C’est une zone qui reçoit des quantités de pluie importantes, et le paludisme est endémique dans cette zone-là. Dans nos formations sanitaires, la première cause de consultation reste le palu. De même que le premier motif d’hospitalisation reste le palu.

En 2025, 46 % des consultations dans nos formations sanitaires ont pour motif le paludisme. Le palu reste et demeure aussi la première cause de décès. Plusieurs activités de prévention sont mises en œuvre dans la province du Mayo-Kebbi Ouest pour réduire l’incidence du palu, mais malheureusement, le palu reste toujours un problème.

Quand une femme est enceinte, c’est l’opportunité pour nous de lui donner une moustiquaire. Quand elle accouche, on lui donne une moustiquaire. Quand l’enfant grandit et que l’enfant est bien vacciné, on donne à cette femme-là une moustiquaire. En plus de cela, dans les districts de Lagon et de Gagal, nous avons la vaccination contre le palu.

Nous sommes en juin, nous venons aussi juste de lancer la campagne de distribution de médicaments pour la chimioprophylaxie saisonnière contre le palu. Bien que des efforts en matière de palu soient menés de façon gratuite au pays, le paludisme reste toujours la première cause de consultation et de décès dans nos formations sanitaires. En dehors du paludisme, il y a les infections de la voie respiratoire, il y a les maladies diarrhéiques, et il y a aussi les traumatismes.

Salam Info : Monsieur le Délégué, on aimerait évoquer un autre sujet qui est celui de l’automédication. Parce que la province du Mayo-Kebbi Ouest est l’une des provinces où l’automédication est tellement accentuée. Quelles sont les précautions que vous prenez afin que la population puisse véritablement en prendre conscience ?

Dr. Abinon Djélamdé : Oui, ce phénomène existe également dans la province du Mayo-Kebbi Ouest, et peut-être que c’est fréquent parce que dans un passé récent, il n’y avait pas de pharmacie provinciale. Même les formations sanitaires s’approvisionnaient en médicaments à Bongor. Nous, en prenant les rênes de cette province, la première des choses que nous avons instaurée, c’était la pharmacie provinciale. Sa mission principale est de rapprocher les formations sanitaires de la pharmacie provinciale pour être approvisionnées.

Malgré que la pharmacie provinciale existe, le phénomène d’automédication est aussi là. Nous sommes en train de mener des sensibilisations auprès de la population. En plus de la pharmacie que nous avons instaurée, nous sommes en train aussi d’instaurer les dépôts répartiteurs, et donc nous avons déjà installé un premier à l’hôpital de district de Léré et, dans les mois à venir, nous allons instaurer aussi un deuxième dépôt répartiteur à Gagal. Et avec toutes ces actions, nous pensons que l’automédication va connaître une baisse dans notre province.

Salam Info : C’est quoi Dépôt répartiteur ?

Dr. Abinon Djélamdé : Un dépôt répartiteur, c’est une pharmacie issue de la pharmacie provinciale et qui distribue, qui approvisionne les centres de santé en médicaments, mais qui dépend de la pharmacie provinciale. Et la pharmacie provinciale, à son tour, dépend de la centrale pharmaceutique qui est à N’Djamena.

Salam Info : La lutte contre la poliomyélite, on n’en parlera jamais assez, surtout des cultures réfractaires contre la vaccination contre cette maladie. Est-ce que dans votre province, vous avez aussi constaté des récits qui tendent à dénaturer la vaccination contre la poliomyélite ?

Dr. Abinon Djélamdé : La poliomyélite est une maladie paralysante, et dont le Tchad, le Ministère de la Santé Publique, a adhéré à l’initiative mondiale d’éradication. L’éradication d’une pathologie suppose que la pathologie n’existe pas sur la Terre. Actuellement dans le monde, on continue à noter des cas de poliomyélite.

Le Tchad a été certifié de la poliomyélite en 2012, malheureusement, vers les années 2022, des cas ont encore surgi. Ces cas qui ont surgi sont effectivement dus à la faiblesse de notre vaccination de routine. Nous, dans la province du Mayo-Kebbi Ouest, Dieu merci, depuis l’arrêt de circulation de la poliomyélite en 2012, nous n’avons pas eu de cas.

Quand vous regardez la carte sanitaire en matière de poliomyélite, vous allez voir que c’est le Mayo-Kebbi Ouest seul qui est resté sans tache, que ça soit des polios dérivées ou bien des polios sauvages. Et là, notre surveillance épidémiologique, qui consiste à détecter des paralysies flasques aiguës, a de très bons indicateurs.

Comme la maladie est à éradiquer, lorsqu’il y a un cas autour de nous, dans les pays voisins, dans les provinces voisines, nous sommes obligés de mener des campagnes. Nous venons de sortir d’une campagne de vaccination qui avait eu lieu du 5 au 7 juin 2026. Les campagnes de vaccination, quand on le fait, après il y en a des enquêtes qui se poursuivent. À l’issue de ces enquêtes-là, au Mayo-Kebbi Ouest, sur les 12 districts, 10 avaient de très bonnes couvertures. Il y en a deux qui sont rejetés, ce qui dénote un peu une bonne couverture vaccinale.

Il y a encore des enfants que les parents continuent à cacher et qui ne sont pas vaccinés. Aujourd’hui, pour une population d’un million, lorsque l’on va pour vacciner 95 % des enfants de 0 à 5 ans, et que 5 % est resté, en termes de pourcentage c’est petit, mais en termes de nombre absolu, c’est beaucoup. Donc il y a encore des réticences, mais nous pensons que nous sommes sur le chemin. Si les autres pays ont réussi, les autres provinces ont réussi, le Mayo-Kebbi, le Tchad aussi, pourrait vaincre la poliomyélite.

Salam Info :   Quel est le dernier message que vous lancez à l’endroit d’abord de la population de la province du Mayo-Kebbi Ouest, mais aussi peut-être à l’endroit des autorités ?

Dr. Abinon Djélamdé : Le message fort que nous voulons lancer à l’endroit de la population du Mayo-Kebbi Ouest, c’est que nous sommes là pour eux, pour assurer leur santé. Nous les encourageons à fréquenter nos formations sanitaires. Je disais tantôt, notre taux d’utilisation de services est faible. Nous demandons à la population du Mayo-Kebbi de ne pas recourir à l’automédication, de venir dans nos formations sanitaires pour que le taux d’utilisation puisse changer, et que vivement nos hôpitaux, surtout l’hôpital provincial de Pala, soient équipés pour nous permettre de trouver un cadre plus grand pour prendre en charge non seulement la population du Mayo-Kebbi, mais des deux Mayo-Kebbi, mais aussi de la Tandjilé.

Interview réalisée par Nathaniel MOUNONE

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