Du 10 au 12 novembre 2026, le Tchad accueillera la 2ᵉ édition du Forum National sur l’Emploi. Pour Mahamat Saleh Loukoumi, expert national et cadre supérieur fort de 15 ans d’expérience dans les politiques d’insertion, ces assises doivent marquer une rupture décisive avec le vieilles pratiques. Le FNE servira d’un cadre idéal pour faire le pari de l’innovation, tourner la jeunesse vers les filières vertes et redonner au monde rural sa place de moteur économique. Interview
Salam Info : Le Tchad organise la deuxième édition du Forum national sur l’emploi du 10 au 12 novembre prochain. Quelle est la particularité de cette édition par rapport à celle de 2024 ?
Mahamat Saleh Loukoumi : Merci pour l’opportunité que vous nous accordez pour édifier notre public.
Pour bien comprendre ce qui rend ce rendez-vous unique, il faut remonter à 2024. C’est là qu’est née l’étincelle, lors d’une première édition fondatrice. Le Forum National sur l’Emploi de 2026 n’est pas un simple événement de plus : il est l’accomplissement d’une promesse faite il y a deux ans, une recommandation forte que nous avons mûrie collectivement.
Ce qui change radicalement cette année, c’est d’abord un changement d’échelle. Le Tchad ne parle plus seulement au Tchad ; il parle à tout un continent. En jumelant ce forum avec le prestigieux séminaire des Directeurs Généraux des Services Publics d’Emploi de la Zone Afrique, nous ouvrons grand nos portes aux expertises panafricaines.
C’est aussi l’histoire d’une mobilisation sans précédent. Pendant deux ans, dans l’ombre, les équipes ont travaillé. Aujourd’hui, ce projet est solidement porté à bout de bras par toutes les forces vives de notre nation : l’État, le secteur privé et nos partenaires internationaux s’avancent d’un même pas.
Enfin, ce forum regarde résolument vers demain. Nous avons choisi de placer la jeunesse face aux réalités du futur en mettant le cap sur l’innovation, l’entrepreneuriat et l’auto-emploi. Avec une ambition forte : tourner une page verte, en veillant à ce que près d’un tiers des opportunités créées se déploient dans les métiers de la transition écologique. C’est en cela que cette édition de 2026 marque un véritable tournant.
Salam Info : Pensez-vous réellement que pour résoudre le problème d’accès à l’emploi au Tchad, un Forum seul suffit ?
MSL : Dire qu’un forum suffit pour balayer d’un revers de main le défi complexe de l’emploi au Tchad serait une illusion, voire une prétention démesurée. Le Forum National sur l’Emploi n’a jamais eu la formule magique pour tout résoudre du jour au lendemain. C’est un processus, pas un coup de baguette magique.
Voyez-le plutôt comme un catalyseur. Sa véritable force est de réussir ce qui est souvent le plus difficile : faire converger et asseoir autour d’une même table tous les maillons de la chaîne économique. D’un côté, l’État, garant des politiques publiques ; de l’autre, les recruteurs du secteur privé, qui connaissent les besoins réels du terrain ; face à eux, les formateurs et les universités, qui façonnent les compétences ; et enfin, les jeunes, principaux concernés et moteurs de cette dynamique. Sans ce carrefour, chacun travaille en silo, les diplômes ne correspondent pas aux offres, et les initiatives s’essoufflent.
Ensemble, ces acteurs prennent le temps de suspendre le temps pour poser un diagnostic lucide. On ne peut pas soigner un mal sans en comprendre les causes. Durant ces assises, on scrute les failles du système : pourquoi la fonction publique est-elle saturée ? Quels sont les freins au financement de l’entrepreneuriat des jeunes ? Où se situent les blocages institutionnels ? C’est le moment de réajuster les trajectoires, de corriger les tirs et de bâtir des passerelles solides entre l’offre et la demande.
Ce forum nous force surtout à regarder la situation en face en chaussant les lunettes de notre époque. Le monde avance à toute vitesse et le marché de l’emploi se transforme. On ne résout pas les défis de 2026 avec les méthodes de concertation d’hier, ni avec de vieux schémas professionnels. Chausser ces lunettes, c’est comprendre que l’avenir ne réside plus uniquement dans l’attente d’un emploi salarié traditionnel, mais qu’il faut se tourner massivement vers l’auto-emploi, le numérique, l’entrepreneuriat et les métiers de la transition verte.
C’est là tout l’enjeu : ce forum est le point de départ indispensable de l’action collective. Il impulse l’élan, crée les alliances stratégiques et décroche les premiers financements. Mais le véritable travail commence le lendemain de sa clôture, dans le suivi rigoureux des engagements pris par chacun.
Salam Info : Quelle est la place du monde rural dans cette édition ?
MSL : Le monde rural n’est pas en marge de cette édition ; il en est l’un des cœurs battants. On ne peut pas concevoir l’avenir du travail au Tchad en fermant les yeux sur les réalités de nos provinces et de nos campagnes. C’est là-bas que vit la majorité de notre population, et c’est là-bas que bat le pouls économique et nourricier réel de notre nation. Vouloir résoudre le problème de l’emploi en se focalisant uniquement sur les centres urbains serait une erreur stratégique majeure.
C’est justement ici que notre vision des « métiers d’avenir » prend tout son sens et s’ancre dans la réalité. En prenant l’engagement fort de dédier au moins 30 % des opportunités de ce forum aux filières vertes, nous tournons délibérément les projecteurs vers le monde rural. L’agroécologie, la modernisation des techniques d’élevage, la transformation locale de nos produits agricoles, l’artisanat innovant ou encore le déploiement de l’énergie solaire hors réseau ne sont pas des concepts abstraits réservés aux élites. Ce sont les leviers concrets de la transformation de nos terroirs.
L’ambition profonde de ce forum est de briser le vieux mythe qui pousse notre jeunesse rurale vers l’exode ou le désœuvrement dans les grandes villes. Nous voulons redonner ses lettres de noblesse à la terre. En apportant la formation, l’innovation technologique et surtout l’accès aux financements au plus près des communautés rurales, nous voulons prouver aux jeunes que leur avenir peut s’écrire chez eux. Un jeune agriculteur formé aux techniques de gestion de l’eau ou un entrepreneur gérant une unité de transformation de karité ou de gomme arabique ne cherche plus à fuir sa région ; il devient un créateur de richesse locale.
En conviant les coopératives, les groupements de producteurs et les acteurs du développement local à la table des négociations avec les banques et les investisseurs internationaux, ce forum pose les bases d’un développement territorial équilibré. Nous refusons un Tchad à deux vitesses. À travers cette édition, nous faisons le pari d’un écosystème où le monde rural n’est plus vu comme une zone à assister, mais comme un gisement d’emplois massifs, modernes et résilients face aux défis climatiques de notre siècle.
Propos recueillis par Nathaniel MOUNONE

