Réconciliation ou realpolitik ? Les métamorphoses de la scène politique tchadienne

De Doha à Kinshasa, du Dialogue national inclusif et souverain aux élections, de l’amnistie à la grâce présidentielle : en quelques années, Mahamat Idriss Déby Itno aura multiplié les gestes d’ouverture à l’égard de ceux qui, hier encore, se trouvaient dans le camp d’en face. Une trajectoire qui dessine peut-être l’une des ambitions les plus difficiles pour un chef d’État : pacifier durablement un pays habitué aux fractures politiques et aux affrontements.

Il est des décisions qui se mesurent moins à leur portée juridique qu’à leur portée politique.

La grâce présidentielle accordée ce vendredi 14 août à Succès Masra et à huit responsables de l’ex-GCAP appartient à cette catégorie. Condamné à vingt ans de prison, l’ancien Premier ministre retrouve ainsi la liberté, tandis que huit autres figures de l’opposition bénéficient du même geste présidentiel.

Dans un pays où la politique a souvent été synonyme de confrontation, le geste est lourd de symbole.

Il faut pourtant replacer cette décision dans une histoire plus longue.

Doha : parler à ceux qui prenaient les armes

Lorsque les négociations de Doha aboutissent, le 8 août 2022, à un accord entre les autorités tchadiennes de transition et plusieurs mouvements politico-militaires, le pari est loin d’être gagné.

Le Tchad sort alors d’une période particulièrement douloureuse. Le pays est encore marqué par la disparition du président Idriss Déby Itno, par la guerre, par les rébellions et par une transition dont l’avenir demeure incertain.

Mahamat Idriss Déby choisit pourtant de négocier. L’accord de Doha prévoit notamment un cessez-le-feu, le désarmement, la démobilisation et la réintégration des combattants, ainsi que des mesures d’amnistie et de libération de prisonniers.

Ce choix n’était pas celui de la facilité. Dialoguer avec des hommes qui avaient combattu l’État suppose une certaine conception du pouvoir : celle selon laquelle la victoire militaire ne suffit pas toujours à construire la paix.

Le DNIS : faire asseoir le Tchad autour d’une même table

Le Dialogue national inclusif et souverain prolongera cette démarche. L’ambition affichée est considérable : réunir les différentes composantes de la société tchadienne afin de réfléchir à l’avenir institutionnel et politique du pays.

Le processus fut contesté. Certains acteurs l’ont boycotté et des critiques ont été formulées sur sa représentativité. Il serait donc illusoire de prétendre qu’il a réglé toutes les fractures tchadiennes.

Mais une chose demeure : le pouvoir a choisi de mettre le dialogue au cœur de son discours de sortie de crise. Dans l’histoire récente du Tchad, ce n’est pas un détail.

Puis vient Kinshasa.

En octobre 2023, l’accord conclu avec Succès Masra permet à l’opposant de rentrer au Tchad et de reprendre sa place dans la vie politique nationale.

Quelques mois plus tard, celui qui avait longtemps incarné l’une des voix les plus critiques du pouvoir devient Premier ministre.

Le symbole est saisissant. Un adversaire politique peut devenir un partenaire institutionnel.

Cette séquence dit quelque chose de la méthode de Mahamat Idriss Déby : ne pas considérer nécessairement l’adversaire comme un ennemi définitif, mais comme un acteur susceptible, un jour, de participer à la construction de l’État.

Les élections : refermer la parenthèse de la transition

Le pouvoir engage ensuite le pays sur la voie électorale.

Référendum constitutionnel, présidentielle, législatives et élections locales : le Tchad avance progressivement vers la restauration des institutions issues du suffrage.

La présidentielle de mai 2024 consacre Mahamat Idriss Déby à la tête de l’État. Succès Masra arrive alors en deuxième position selon les résultats officiels.

Mais la compétition électorale, malgré les contestations qui l’accompagnent, aura au moins permis une transformation majeure : le pouvoir militaire de transition s’est mué en pouvoir institutionnel issu d’un processus électoral.

C’est dans cette nouvelle configuration que le Maréchal va devoir relever un défi plus complexe encore : gouverner après la transition, tout en continuant à réconcilier un pays profondément marqué par les blessures du passé.

L’amnistie, puis le pardon

La trajectoire ne s’arrête pas aux accords. L’amnistie avait déjà constitué un instrument majeur de réconciliation dans le cadre du processus de paix.

Mais la décision du 14 août 2026 donne une nouvelle dimension à cette politique.

En graciant celui qui fut à la fois son adversaire politique, son Premier ministre et son principal rival électoral, Mahamat Idriss Déby accomplit un geste qui dépasse la relation personnelle entre deux hommes.

Il adresse un message à la classe politique : la compétition politique ne doit pas nécessairement conduire à une rupture définitive.

La grâce présidentielle ne signifie pas que les désaccords politiques ou les débats judiciaires

La Rédaction

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